New York, New York ! Petit portrait d'une géante
« Vue de la mer, New York est un havre. Pour les arrivants du vieux monde, pilgrims fondateurs fuyant la persécution, prolétaires clochardisés de l’Europe centrale transfigurés par Charlot, petits gardiens de chèvres irlandais ou grecs ne rêvant que d’America ! America ! comme le héros d’Elia Kazan, tous ont cru débarquer sur une nouvelle Terre promise.
Vue de la plaine, New York est une autre Amérique. Alors que l’imaginaire américain est ouvert sur un espace horizontal s’offrant à perte de vue, qu’il se nourrit de la dialectique de l’enclos puritain et de l’espace à conquérir, qu’il se confronte à l’étendue vierge et à la « nouvelle frontière », New York renverse la perception de l’espace, bloque le regard, écrase le sol. L’homme de la prairie, du pouvoir local, de la communauté civique, perd pied dans cette géographie à l’envers, il veut se protéger de la violence potentielle et des excès d’une ville mal arrimée au continent. New York, condensé d’Amérique pour le monde, est à l’inverse pour les Etats-Unis un condensé du monde en Amérique… Le 11 septembre 2001, l’histoire a rejoint New York ou c’est la ville qui a rejoint l’histoire... De quel œil va-t-on désormais regarder New York ? Les « portés disparus » de la ville resteront-ils perdus dans un monde kafkaïen, dans un mythe mortel ? Le point de vue de la mer, le regard vierge qui voit se dessiner pour la première fois une terre pleine de promesses, appartient-il à un temps révolu ? »
Extrait de l'éditorial de la revue Esprit, daté d'oct 2001.
Les chapitres de ce dossier
- Premières approches
D'abord, perdre l'illusion d'aborder New York par une voie unique : non, décidément, aussi utiles soient-ils, 3 petits guides touristiques ne suffiront pas... Faut-il alors prendre la géante "de haut" ? Par hélicoptère - ou en feuilletant des sommes photographiques qui prétendraient nous en donner une image mentale, comme par surimpression ? Il est sûr en tout cas que l'approche visuelle de New York doit être complétée par les mots : ce pourquoi Edgar Morin ou Jerome Charyn légendent des photo-montages ou des aquarelles... Et si, aux visées panoramiques, on préférait la modestie du zoom : juste s'attarder sur tel détail dans le paysage des rues (street art) ? Ou la poésie du travelling ; flâner dans le damier des visages ? On rencontrera alors une New York plus insolite : ville arabe ou franciscaine, aux îlots désamarrés (Roosevelt Island) ou sortie tout droit des pages d'un roman d'Auster... Au risque aussi, enfin, de tomber sur les pépins de la Grosse Pomme : le crack, l'art funéraire des gangs du South Bronx, les SDF, le Sida, les tensions interethniques, etc. Bref, on s'est déjà un peu enfoncé dans la jungle urbaine, la Statue de Bartoldi n'est plus que silhouette de chromo. Welcome to New York City !
- Histoire : le passé d'une ville futuriste
"Palimpseste gigantesque, New York se réécrit toujours, au risque de perdre trace des significations passées. New York vit dans l'instant, quitte à paraître parfois illisible au promeneur. Condamné à un regard sans histoire, emporté par son mouvement, spectateur et acteur de la ville, celui qui arpente ses rues est prisonnier de la contemporanéité, de l'immédiateté qu'évoque son nom". François Weil, Histoire de New York, p.8
- De New York comme l'un des Beaux-Arts ?
Manhattan serait un « délire » architectural, selon Rem Koolhaas. En peinture, dès Duchamp, puis avec l’expressionnisme abstrait après guerre ou le Pop Art, elle a raflé à Paris l’idée d’art moderne. De Stieglitz à Nan Goldin, c’est la ville la plus photographiée (photogénique ?) du monde. Côté 7° art, elle crève l’écran dans le King Kong de 1933 ou prête ses traits à la capitale Intergalactique (Coruscant) de la saga Star Wars. Et elle tient son surnom de Big Apple du music-hall, les musiciens des jazz bands des années 20 ou 30 ayant coutume de dire : « il y a beaucoup de pommes sur l’arbre, mais quand tu cueilles New York City, tu cueilles la grosse pomme ». Bref, New York doit beaucoup à l’art - et lui a beaucoup rendu.
- A l'ombre des tours mortes
« La beauté de New York tient à son incomplétude, à sa capacité à être en ruines, un peu à la manière dont Rome est en ruines : plusieurs couches d’histoire ont déjà été gommées dans ses rues, comme dans les villes européennes. C’est une ville qui porte la possibilité de sa destruction. C’était vrai avant le 11 septembre et c’est pour ça que le 11 septembre a été si étrange pour les New-Yorkais, parce que ça évoquait quelque chose qui était déjà présent dans la ville. C’est très difficile de parler du 11 septembre… » Jonathan Lethem (propos recueillis par Aliette Armel, Magazine littéraire n°443)


