Jarry, Alfred

Dans les Lettres françaises fin de siècle (XIX°), les trajectoires accélérées et furieuses ne sont pas rares et permettent de distinguer de singulières personnalités. Alfred Jarry (1873-1907) est du nombre. Brillant et turbulent élève à Rennes, dans un lycée qui a compté dans ses classes Chateaubriand et qui comptera Paul Ricoeur, amateur « d’herbe sainte », mort tuberculeux à 34 ans, il laisse dans la queue de sa comète ‘Pataphysique’ quelques fusées scintillantes ne se résumant pas seulement à la geste épique, potache et bouffonne de Père Ubu.
La parution d’une importante biographie d’Alfred Jarry par Patrick Besnier, suppléant à l’absence regrettée des livres de François Caradec et de Noël Arnaud (entre autres), offre l’occasion d’un retour sur l’œuvre de celui que Rachilde présentait «... vêtu comme un coureur cycliste ayant roulé dans la poussière, il portait un masque pâle, à nez court, à bouche durement dessinée ombrée d’une moustache couleur de suie, aux yeux noirs lui trouant largement la face, des yeux d’une singulière phosphorescence, regards d’oiseau de nuit, à la fois fixes et lumineux ».
Les chapitres de ce dossier
- Œuvres complètes (ou presque)
L'intégrale sur papier Bible (Pléiade) ou le Jarry portatif chez « Bouquins » : ces précieuses Œuvres - quasi - complètes semblent afficher la conviction que Jarry est désormais tout entier livré, comme en pâture, à nos yeux de lecteurs : mais...est-ce si sûr ?
- Feuilles détachées
Si, levant à présent la tête du massif des Œuvres Complètes, on effeuille une à une les oeuvres de Jarry, on y verra d'abord saillir le personnage du Père Ubu, présent dès 1888, à Rennes, par le moyen de comédies pour marionnettes. Mais le cycle Ubu, à quoi s'ajoutent les 2 Almanachs du père Ubu (1899 et 1901), ne doit pas faire écran : Jarry ne se résume pas au seul théâtre ! (même si ses principes dramaturgiques novateurs inspireront en partie Antonin Artaud, qui fonda un théâtre Alfred-Jarry). Bref, ne laissons pas dormir plus longtemps des "romans modernes" comme Le Surmâle, ou ce "roman de l'Ancienne Rome" qu'est Messaline ; sans oublier la quête de la mère à travers une imagerie paradoxalement chrétienne dans L'Amour absolu (1899), ni la "science des solutions imaginaires" du Docteur Faustroll, pataphysicien...
- Pataphysique antéro-postérieure
Aussi singulières que fussent sa personnalité et son oeuvre, Jarry n'était pas un aérolithe littéraire. Ou disons alors que tout météorite s'inscrit dans une constellation, et laisse après soi une queue de traîne... Un peu en amont de Jarry, dans les dernières décennies du XIX° siècle, ou rigoureusement contemporains de lui, toute une cohorte de rimailleurs jubilatoires : les fumistes, les poètes du Chat Noir et autres "fous littéraires" comme Raymond Roussel. En aval : les poètes du Grand Jeu (Gilbert-Lecomte, Daumal...), mais aussi, plus tard, Queneau ou Boris Vian. Petit portrait de groupe de Jarry, qui retrouva une existence collective, dès 1948, dans le fameux Collège de Pataphysique.
- Penchés sur le berceau Jarryque
Biographes, critiques littéraires, théoriciens du "rire moderne" ou de la "philosophie d'Ubu", écrivains (André Breton), poètes ou philosophes (Deleuze) se penchent ici avec science et amour sur le berceau : mais quel bébé que Jarry ! Une bouille aux grands yeux sombres hallucinés ; une bouche virtuose et insolente qui émet un drôle de babil : "Merdre !", "Gidouille !", "Phynance !"
- Musique !
On peut gloser indéfiniment sur les liens de Jarry avec tous les "Arts incohérents" de son temps, notamment les peintres : Bonnard, Sérusier, Vuillard, Henri Rousseau, ou encore Vallotton qui laissa de Jarry un beau dessin au trait... On songe moins à la musique : il fut pourtant contemporain de Satie ou Debussy (dont on conseille ici de lire la merveilleuse et volumineuse Correspondance, parue il y a peu chez Gallimard). Et pourquoi ne pas faire anachroniquement écho aussi à l'aventure des "New York Dolls", dans les seventies ? Quand ces nouveaux venus rassemblés autour de Johnny Thunders et Sylvain Sylvain débarquent à Londres fin 1972, leurs apparitions en 1ère partie de groupes reconnus leur valent des noms d'oiseaux de la part de la presse musicale qui stigmatise ces « cinq poupées désarticulées sorties de leur poubelle new yorkaise » : outrage, indécence, provocation, précision musicale approximative, etc. Leurs attitudes excessives permettront au Pr. Gilbert Stein, sociologue du contemporain, d’observer et de théoriser ses impressions dans le livre Une nation de clochards. Deux ans plus tard, fin 1974, les membres du groupe, météores fatigués et brûlés, se séparent. Le titre de leur album publié cette année-là ? « Too much, Too soon » : la formule ne va-t-elle pas comme un gant à Jarry, sorte de pop-écrivain de la fin du XIX° français ?
- "Requiescat in pace"
Merdre ! Jarry est mort ! C'est du moins ce que Léautaud voudrait nous faire croire. Mais... est-ce si sûr ?


