James, Henry

Les chapitres de ce dossier
- Un auteur européen?
«Mon choix est l’Ancien Monde – mon choix, mon besoin, ma vie.»
- Henry James, le regard aux aguets, romancier des conflits psychiques
Le grand socle sur lequel sont fondés les romans d’Henry James est l’observation et l’analyse du comportement humain. Si un des thèmes majeurs de ses livres est la quête d’Américains encore innocents en cherche de quelque chose, en particulier dans la «vieille» Europe, on est néanmoins frappé, quand on jette un coup d’œil à l’ensemble de son œuvre romanesque (qui n’est qu’une seule partie de ses écrits), par la variété des scénarios dans lesquels il place ses personnages obligés de se «déniaiser» face à la connaissance à affronter. Toutefois, ce n’est pas l’intrigue qui l’intéresse avant tout, mais le personnage et l’évolution de son psychisme. Comme le montre ses carnets, Henry James élabore ses romans en construisant le personnage avant l’intrigue, celle-ci en découlant. Ses livres baignent généralement dans le milieu aristocratique, un milieu qu’il décrit distingué et sans rien d’apparemment vulgaire. Ses personnages principaux sont souvent des femmes qu’il a si souvent côtoyées, sans apparemment entreprendre de relations poussées avec aucune d’entre elles. Intéressé par la mystique féminine, il les décrit souvent comme chaste, belle et inaccessible, ou comme chasseresse et prédatrice à fuir. Le développement du style d’Henry James a été décrit comme une évolution en trois phases. Sa première phase culmine avec Un portrait de femme: comme Balzac, le romancier est omniscient et le style est relativement simple et direct. Sa deuxième phase est notamment marquée par l’écriture de pièces de théâtre et de nouvelles. C’est sa troisième période qui préfigure véritablement la littérature du XXème siècle. Les sommets de cette période (et sans doute de toute l’œuvre d’Henry James) sont ses trois derniers romans, Les ambassadeurs, Les ailes de la colombe et La coupe d’or. La construction de ces derniers romans est basée sur le suspens psychique. Henry James s’attache à faire revivre une expérience mentale ou émotionnelle dans le but de la rendre aussi excitante que «la surprise que crée l’apparition d’une caravane ou d’un pirate.» Le lecteur découvre alors l’univers cérébral des différents héros, mais il reste tout de même beaucoup de flou. Henry James présente en effet cet univers cérébral selon des angles mouvants. Il cache au lecteur des scènes importantes et attendues, telle par exemple la scène finale entre les deux «amoureux» à la fin des Ailes de la colombe ? Le lecteur doit deviner alors les choses à partir d’allusions et de suggestions. Comme le dit Henry James, «on ne peut jamais tout dire». L’auteur n’est plus omniscient, tout n’est que sensations ambigües avec, au sein de longs paragraphes touffus, l’usage de doubles négatives, reflétant bien l’incertitude psychologique des acteurs du livre. Il faut d’ailleurs noter que ce type de narration elliptique et hautement stylisé ne fut pas apprécié de tous ses contemporains. Thomas Hardy considérait le dernier style d’Henry James comme une «manière laborieuse de ne rien dire dans des phrases infinies». De manière assez humoristique, son frère ainé William lui reprochait aussi de tourner autour du pot. Vue ainsi dans sa globalité, l’œuvre romanesque d’Henry James fait donc le pont entre le XIXème et le XXème siècle, entre les raconteurs d’histoires et les romanciers du psychisme, entre Balzac et Dickens, d’une part, et Conrad, Proust, Joyce, Woolf et Musil, d’autre part. Au sujet de Proust, justement, les deux auteurs ne se seraient pas rencontrés. Par ailleurs, on ne sait pas ce que Marcel Proust a pensé des œuvres d’Henry James, mais il n’est pas listé dans ses auteurs anglo-saxons favoris; en revanche, Henry James aurait apprécié Du côté de chez Swann que lui a fait découvrir Edith Wharton en 1914. Et cette image au début des Ailes de la colombe ne préfigure t’elle pas le futur parfum proustien : «…les autres questions et les autres perspectives avaient fait aussi peu d’effet qu’un trio de flageolets dans une ouverture de Wagner.»? La lecture des œuvres d’Henry James n’est pas toujours facile, mais l’effort et la concentration qu’elle nécessite parfois sont largement récompensés. Au fil des pages, le lecteur se sent devenir plus intelligent. Par ailleurs, quelle joie de se laisser happer par ces longues phrases, souvent un peu mystérieuses et troublantes, à la frontière entre faits réels et interprétations! Chaque nouvelle relecture apporte de nouvelles sensations…


