Prague
Peu de villes ont comme Prague porté à ce point un mythe littéraire aux composantes complexes mais que nous percevons globalement d'une façon immuable. On y trouve en vrac alchimie, magie, fantastique, avec des figures d'escrocs, de pèlerins, de revenants, d'astronomes, de vagues brocanteurs, des marcheurs, des artistes maudits, des buveurs, des poètes faméliques, des clochards mystiques, des fonctionnaires grisâtres et obstinés… Le tout exprimé dans trois langues, trois sensibilités, trois "cuisines" qui ont pu tour à tour se fondre, se stimuler, se ressembler jusque dans la haine mutuelle qu'elles se vouèrent. Ah, mais pourtant, ils buvaient la même bière…
Les chapitres de ce dossier
- Introduction
Tandis qu'elle est passée par tous les bouleversements et catastrophes imaginables, nous continuons à nous la représenter dans une éternité que tentent encore de saisir les voyageurs contemporains. Les couches d'histoire s'y accumulent et se recouvrent sans qu'aucune ne disparaisse. La Prague qui fut longtemps le cœur battant trop vite de la Mittle Europa continue d'être une image que nous superposons à la Prague réelle, contemporaine, diluée dans la modernité et tiraillée par de nouvelles forces tellement étrangères à sa tradition : tiendra-t-elle longtemps? ou plutôt, pourrons-nous encore longtemps sauver le mythe praguois?
- Prague à l'âge d'or de la Bohême : 1500-1620
Époque d’accumilation d’étranges trésors, le fameux cabinet des curiosités de Rodolphe, qu’il faudra trois siècles de pillages pour épuiser. La peinture d’Arcimboldo, l’un des peintres de la cour, rend bien compte de l’esprit qui y régnait: astrologie, magie, alchimie et son étonnante hybridation avec la florissante tradition juive qui donna naissance à l’un des plus fameux mythes praguois courant au moins jusqu’à 1945, la création du Golem par un génial rabbin. Tout ceci devait se terminer dans un bain de sang, en 1620, lorsque les troupes tchèques furent défaites par les autrichiennes, près de Prague, lors de la tristement fameuse bataille de la Montagne blanche. Répression, pillages ouvrirent la période suivante où le centre de l’Europe se déplaça...
- Sous la botte des Habsbourg : 1620-1918
On rafraîchit les vieux mythes (la légende de Saint Jean Népomucène), on entretient un mode de vivre, une culture déjà “undergroud”, on acquiert des habitudes, un art de l’allusion, un désespoir teinté d’un humour spécifique, bref, on forge un art de la résistance que les différents maîtres présents et à venir appeleront “la passivité, la lâcheté, et la traîtrise du peuple praguois”. C’est le temps d’une longue gestation qui accoucha au lendemain de la première guerre mondiale d’une floraison littéraire de peu d’équivalent ailleurs...
- Les Avant-gardes : 1918-1939
Peintres, poètes, musiciens, littérateurs arpentent à nouveau les ruelles et les tavernes. Au café littéraire (une notion a posteriori) naquit pour nous l’une des plus belles floraisons d’ambiances qu’on aurait pu déjà dire “post-modernes”. Tous les mythes sont recyclés, réactualisés. Dans trois langues et trois cultures et pour un bref moment, Prague retrouve son éternité étrange et fantasque poétesse... prophétesse?
- 1939-1945 : retour des vieux démons
Les nazis tentèrent d’effacer la présence juive à Prague, oubliant que c’est elle qui avait tenu allumé le flambeau de la langue, de la musique, de la culture allemandes. Ç’eut été un moindre mal face aux adeptes de la solution finale. Prague déchirée, Prague où l’on avait rallumé les bûchers, remonté les échafauds. Prague faisait une provision de culpabilité pour servir à son prochain tortionnaire...
- À l'ombre du Grand Frère de l'Est : 1945-1989
Habituée de longue date au double langage, aux trésors d’humour que recèle la duplicité, voilà une fois de plus que l’esprit de l’élève tchèque a dépassé celui du maître soviétique : les grands procès staliniens atteignirent à Prague des sommets d’absurde, l’adjectif “kafkaien” gardait toute sa fraîcheur. Plus avant dans le tragique, Faust et le Golem aussi. La bière coule à flots dans les récits de Hrabal, le pouvoir se délite dans ceux de Kundera et, contre Héraclite, la même Vtlava passe sous les arches du pont Charles.
- Normalisation : devoir de mémoire et modernité, l'après 89
C’est à présent une ville qui pour la première fois ouvre les yeux sur son héritage, considérable, et qui dans le contexte contemporain réalise sa valeur -sa valeur marchande aussi- et apprend vite à la vendre (diront encore les mauvaise esprits). Mais l’enchantement praguois séduit, un tourisme “intello” revivifie ce qui n’est plus alors un mythe mais une histoire à méditer pour notre futur.


