Les chapitres de ce dossier :
- Littérature d'expression française
- Romans traduits
- Essais
- Vie du livre : l'édition et la librairie en 1947
Des chiffres et des lettres : la production de 1947 s’élève à 13419 titres (dont, bizarrement, 1131 titres religieux !, ce qui représente le pic de la décennie – mais c’est moins dû à un regain du divin qu’à un rattrapage « mécanique » du déficit des années de guerre). En tout cas, ça s’agite dans le Landerneau : grèves des ouvriers du livre ou des PTT qui affectent toute la chaîne du livre ; des maisons d’édition en butte à toutes sortes de tracasseries (Plon inquiété pour ses activités pendant la guerre ; les éditeurs d’Henry Miller et Boris Vian poursuivis par les bien pensants, tout comme le jeune Pauvert qui, sacrilège !, veut remettre Sade en odeur de sainteté). La houle est forte en 1947 : certains font irrémédiablement naufrage (Pierre Seghers, Max-Pol Fouchet). D’autres sont plus chanceux : naissance des éditions Mazenod ; le « Bled » surfe sur la vague de l’amour bien français pour l’orthographe ; Calmann-Lévy lance sa collection « Liberté de l’esprit » ; et malgré ses geignardises (« I’m a poor lonesome cow-boy »), un petit nouveau est appelé à un riche avenir : Lucky Luke. Encore convalescente, l’édition française tirerait-elle déjà plus vite que son ombre ?
- Back-ground social & culturel
Au jour le jour...
[ Ci-dessus Henry Miller ]
- janvier : le Mercure de France reparaît, après l'éclipse de la guerre. Paul Hartmann demande à Adrienne Monnier, la fondatrice de la librairie La Maison des amis du livre, d'y diriger une collection de poésie.
- 1er mars : mort de l’éditeur Fernand Nathan.
- 2 avril : création des NMPP (Nouvelles Messageries de la Presse Parisienne).
- 16 août : loi d’amnistie rendant caduques les poursuites intentées par le «Cartel d’action sociale et morale» contre les éditeurs de Printemps noir, d'Henry Miller. Le Cartel porte également plainte pour atteinte aux bonnes mœurs contre J’irai cracher sur vos tombes de Boris Vian (alias Vernon Sullivan), livre finalement interdit en 48. D’autant qu’un fait divers relance le débat : un représentant de commerce étrangle sa maitresse dans un hôtel de Montparnasse, sur la table de nuit, le livre de Vian : « assassin de son amie pour avoir trop lu », titre la presse.
Autre fait de censure : en 47, un jeune éditeur de 21 ans, Jean-Jacques Pauvert, commence, avec L’Histoire de Juliette, la publication des œuvres complètes de Sade, qui comprendra environ 24 volumes, et lui vaudra un procès fameux en 1956 (il sera relaxé après avoir interjeté appel pour vice de forme en 58).
- 15 septembre : la Librairie Plon est citée en cour de justice pour ses activités pendant l’Occupation et… bénéficie d’un non-lieu.
- 15 septembre : la revue Critique créée au Chêne passe chez Calmann-Lévy pour son n°13/14, toujours sous la direction de Georges Bataille.
- 7 octobre : inauguration par Vincent Auriol, président de la République, de l’exposition « Cent ans d’édition française » à la Bibliothèque Nationale, réalisée à l’occasion du centenaire du Cercle de la librairie.
- 11-21 novembre : la grève des PTT perturbe toutes les activités commerciales du circuit du livre. Au printemps, une grève des ouvriers du livre avait entraîné des retards dans la production et des augmentations de salaires fatales à nombre d’entreprises.
- 24 décembre : l’académie Goncourt décide d’attaquer en justice Sacha Guitry, René Benjamin et Robert Laffont qui ont lancé un concurrent apocryphe, le « prix Jules Goncourt ».
En vrac...
- Liquidation des deux entreprises de Max-Pol Fouchet : sa belle revue Fontaine (malgré les efforts déployés par Malraux et Gaëtan Picon pour la sauver) dont le dernier n° paraît en novembre 1947 ; et les éditions homonymes, qui avaient publié notamment la fameuse collection « l’Age d’or », dirigée par Henri Parisot (qui édita Kafka, Artaud, Michaux, Char).
- Raymond Aron lance, chez Calmann-Lévy, sa célèbre collection « Liberté de l’esprit ».
- A la fin de 1947, Pierre Seghers décide d’interrompre la parution de la revue Poésie 40, 41, 42, 43, 44…, revue légale pendant la guerre mais qui avait servi de support à une littérature de « contrebande ». Il ne l’interrompt pas pour des raisons économiques mais parce qu’il craint que son orientation ne lui échappe et ne passe sous la coupe d’un de ses collaborateurs, le communiste Jean Kanapa. De son côté, Gaston Gallimard prend ses distances avec Seghers.
- 1ers numéros des périodiques de bande dessinée L’Astucieux et Cap’taine Sabord ; dans l’hebdomadaire Tintin, on découvre aux côtés de Hergé les signatures d’Etienne Le Rallic (Jojo cow-boy, Teddy Bill), de Jacques Martin (Alix) et de Willy Wandersteen (Bob et Bobette). Enfin, le tout 1er épisode de la série "Lucky Luke", intitulée "Arizona 1880", est publié en 47 dans L'Almanach Spirou.
- La version française du Reader’s Digest (fondé en 1922 aux USA par DeWitt Wallace), est lancée en mars 1947.
- 10 retirages du « Bled » en 1947 (le fameux Cours d’orthographe lancé l’année précédente), dont Hachette vend cette année-là 240000 exemplaires !
- Parmi les premiers livres de cuisine après guerre : 900 recettes de cocktails et de boissons américaines. Guide du barman et du gourmet chic parait chez Borneman : dernières traces des troupes de libération américaines ? Et Cuisine au camp, de Pierre Fourré et Ric, chez Vigot frères.
- Editeur depuis 1936, Lucien Mazenod crée en 1947 une société dont la raison sociale est Editio, mais qui sera plus connue sous le nom des Editions d’art Lucien Mazenod, futures Citadelles & Mazenod.
- Dès 1947, Hatier est le 1er éditeur implanté en Afrique.
- Dès 1947, André Castelot, l’une des figures principales de la maison, fonde chez Perrin la collection « Présence de l’histoire », qui comptera, au milieu des années 1980, 160 titres consacrés aux grandes périodes, ou aux grandes figures historiques.


