Les chapitres de ce dossier :
- Littérature française
- Littérature étrangère
- La (vraie) pensée 68
- L'édition : routine et soubresauts
Instructif, ce lamento de J.J.Pauvert, en date du 1er janvier 1968 : “… l’édition est un métier où l’on commence à s’ennuyer… ». Formule qui préfigure celle restée célèbre de Pierre Viansson-Ponté dans Le Monde, en mars 68 : « la France s’ennuie » ? On sait ce qu’il advint 2 mois plus tard… A ce constat désabusé sur le monde éditorial, comment ne pas opposer le lyrisme du n°4 de la revue néo-surréaliste de Jean Schuster L’Archibras, qui s'enflamme au printemps 68 : « …on a pris la force d’écrire réellement sur les pages enfin neuves des rues, ne fût-ce que pour un instant : en mai, fais ce qu’il te plait » ?
- Mai 68, à lire
- Et 68 dans le vaste monde...
Au jour le jour...
[ photo : Jean-Pierre Faye ]
- 1er janvier : les syndicats d’éditeurs et de libraires se concertent pour mettre en place une réforme de la TVA appliquée au livre.
- 30 janvier : création de la collection « Combats » au Seuil. Dir. : Claude Durand.
- 8 mai : à la télé, dernière de l’émission « Lectures pour tous ».
- 30 mai : chez Flammarion, création de 2 collections de poche : « Science » (dir. : Jean Cohen) ; et « Questions d’histoire » (dir. : Marc Ferro).
- 15 juillet : Volume n°1 de l’Encyclopaedia Universalis (AALTO-ANNEAUX), associée à la Britannica, et dont la publication courra jusqu’en 1975. Cette parution en pleine effervescence soixante-huitarde est bien sûr une coïncidence du calendrier, mais le hasard joue peu de rôle en revanche dans la conception de cette encyclopédie, qui se présente expressément comme un lieu de questionnement, remise en cause, discussion, mise en doute (cf. la rubrique : « débats ouverts »).
- 31 juillet : Christian Bourgois et Dominique de Roux prennent la direction de 10/18, collection de poche qui, sous leur impulsion, restera longtemps très « politique » ou « sciences humaines »
- 19 septembre : 1ère de l’émission littéraire hebdomadaire de Roger Grenier sur la 1ère chaîne, « L’actualité littéraire » ; création de la collection « En toute liberté » (dir. Alain Duhamel) chez Fayard.
- 1er octobre : les PUF se transforment en société à directoire et conseil de surveillance [ Se reporter au livre : Le Quadrige, 1860-1968. Un siècle d’édition universitaire, Valérie Tesnière, PUF, 2001 ]
- 25 octobre : 1er numéro de la revue « Change » , au Seuil, à l’initiative de Jean-Pierre Faye, associé à Jean-Claude Montel, Maurice Roche et Jacques Roubaud - suite à une rupture (pour des raisons théoriques et personnelles) avec l’équipe de Tel Quel. La concurrence entre les deux revues fera rage, pendant quelques années, car s’adressant au même public. Change sera hébergée chez Seghers/Laffont à partir de 1972.
Mais aussi (en vrac)...
- Création de la première maison d’édition de Régine Deforges (photo ci-dessus) : L’Or du temps, qui, pour son premier titre, édite en janvier sous le sobre titre d’Irène et sans nom d’auteur, le fameux texte « pornographique » écrit par Aragon en 1927 : Le Con d’Irène, extrait de Défense de l’Infini. Saisie immédiate.
- création de la collection « Libertés nouvelles » (qui aura peu de temps à vivre mais dont le titre en dit long sur l'époque...) sous la dir. Jean-François Revel aux Editions Jean-Jacques Pauvert.
- Jean Orizet fonde la revue Poésie 1, qui contribuera à la démocratisation de la poésie en France.
- Naissance de la collection de poche bilingue « Aubier-Flammarion », qui rencontrera très vite un vif succès auprès du large public. Meilleures ventes : Alice au pays des merveilles, Lewis Caroll ; Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche.
- 68 marque une étape importante dans l’histoire de la Librairie Armand Colin : en lançant sous la direction de Louis Desgranges la collection U, Jean-Max Leclerc ouvre largement à son entreprise le marché universitaire.
- En 1968, est lancée une collection de poche, la « Petite collection Maspero ».
- Les jeunes éditions Belfond, installées au Quartier Latin, témoignent leur sensibilité aux événements de 68 en rééditant La Révolution inconnue de Voline, Nos tâches politiques de Trotski, des inédits de Rosa Luxembourg, ou en publiant Le Livre de l’oppression des femmes, l’un des premiers livres du MLF.
- A L’Ecole des Loisirs, fondée depuis peu (en 1965), l’éditeur Jean Fabre fait connaître aux Français Tomi Ungerer par l’album Les Trois Brigands – qui, avec d’autres (Enzo Mari ou Maurice Sendak, auteur de Max et les Maximonstres), va révolutionner le graphisme des albums pour enfants.
- Le premier écrit pour les enfants par Eugène Ionesco, Le Conte n°1, est publié en 68 chez Harlin Quist.
- Qui le sait ? 1968 (date après laquelle l’Eglise catholique connaîtra une grave crise des vocations) marque un pic de l’édition des nouveaux titres… religieux, avec un record de 803 ouvrages – soit 9 % de la production générale de livres en France ! (mais le tirage moyen pour chaque livre est en revanche en chute libre…).
- Après deux décennies de prospérité de l’édition spécialisée, la courbe s’inverse : la part des sciences, techniques et érudition chute en 1968 à 4,9 % du chiffre d’affaire de l’édition globale, contre le double dix ans plus tôt ! Et seulement 1464 titres (dont 440 en médecine) sont publiés cette année-là...
- Plus généralement : sur les 300 entreprises membres du Syndicat national de l’Edition entre 1962 et 1972, 100 ont disparu et 100 se sont créées ! C’est dire l’effervescence éditoriale de l'époque : à l’accroissement de la demande, répond une diversification de l’offre telle que les nouveaux éditeurs poussent ou s'étiolent comme des champignons...
Mai 68 dans l'édition ?
- 21 mai : occupation par les écrivains (sitting) de l’hôtel de Massa (6° arrondisst, Paris), siège de la Société des gens de lettres. Dans la foulée, « l’Union des écrivains » exige la « refonte totale » du secteur de l’édition, rouage essentiel de la « société du spectacle », et prône l’autogestion, fer de lance de la CFDT. Sans suite... (alors qu’outre-Rhin, l’année suivante, les romanciers Heinrich Böll et Günter Grass inaugurèrent une maison d’édition « autogérée », la Verband Deutscher Schriftsteller). Grèves très suivies dans les grandes imprimeries parisiennes, mais aussi (une première !) dans l’édition, à partir du 14 mai : Hachette est occupé. Après 68, mais côté management cette fois, on verra aussi un changement de mentalité chez de nombreux cadres d’édition français : la mobilité d’une maison d’édition à l’autre commença à s’installer, comme chez leurs confrères anglo-saxons. Première apparition des « chasseurs de têtes » dans la profession...
- 24 mai : Jean-Jacques Pauvert fait paraître le n°1 de la revue L’Enragé conçu par Siné avec des dessins de Topor, Gébé, Cabu, etc. et un poème de Prévert… Un des numéros, distribué dans la rue, dépassa les 100 000 exemplaires ! Le dernier numéro paraîtra en… novembre de la même année ! « Ce que vivent les roses »… Du reste, pendant l’été 68, les éditions JJPauvert connaissent un coup d’arrêt juridique provisoire : mise en état de redressement judiciaire, avec nomination d’un syndic.
- 30 mai : Jacques Lanzmann et Jean-Claude Lattès créent les Editions Publications Premières avec une première collection qui deviendra une vitrine de la maison : "Edition spéciale", avec l'idée de publier des livres-événements réalisés en un mois maximum par des équipes de journalistes. Le 1er paraît en juin, consacré aux événements de Mai : Ce n'est qu'un début, de Philippe Labro. Après le départ de Lanzmann en 71, cette structure formera l'embryon des futures éditions Lattès.
- 9-16 juin : suite aux accords de Grenelle, la commission paritaire de l’édition se réunit. Un protocole d’accord est signé entre le SNE (Syndicat national des Editeurs) et 11 syndicats pour une revalorisation des salaires et un aménagement de la convention collective : octroi d’une semaine de congés supplémentaires. Nombreuses réunions informelles d’éditeurs et auteurs qui critiquent le système éditorial (mais sans réelles contre-propositions).
- Mai 68 et l’ombre de la censure :
1) la police saisit l’ouvrage de Carlos Marighela, Pour la libération du Brésil, sans autre forme de procès – au nom d’un décret du 6 mai 1939 édicté pour interdire… le Mein Kampf d’Hitler !
2) le ministère de l’Intérieur porte plainte pour « diffamation envers la police » contre les historiens Michelle Perrot, Madeleine Rébérioux, Jean Maîtron, auteurs de La Sorbonne par elle-même, aux Ed. ouvrières. Non-lieu prononcé en 69.
3) le procureur de la République estime aussi passible de poursuites, notamment pour son chapitre "l'armement du prolétariat", le livre de Daniel Bensaïd et Henri Weber, Mai 68 une répétition générale, paru en déc. 68 chez Maspéro : il y aura prescription...
Idem lors de la parution du Livre noir des journées de mai, publié en juin 68 au Seuil par l’UNEF et le SNESup.
4) on ne peut comprendre l’acharnement (qui durera de 1968 à 1973) de Raymond Marcellin, le ministre de l’Intérieur, contre l’éditeur et libraire François Maspéro sans évoquer l’affaire Tricontinental. Cette revue cubaine éditée en 68 en français par Maspéro est interdite pour sa description précise des effets du cocktail molotov... Hypocrisie manifeste, puisque le passage incriminé était la reproduction d’un court extrait de La Guerre de guérilla de Che Guevara - livre qui avait été édité 6 à 7 fois sans censure par Maspéro entre 62 et 68 ! Seulement, après les événements de Mai, le contexte a changé. Le pouvoir, tout à sa phobie d’un "complot rouge international", s’effraie de tous les textes portant appel à la guérilla mondiale : Marcellin fait donc saisir Tricontinental et porte plainte le 23 nov. 68 pour « provocation au crime d’incendie et de meurtre ». Pour ce faire, il argue de l’article 14 faisant mention de l’importation de textes « d’origine étrangère ». Un an plus tard, 17 éditeurs (dont Christian Bourgois, Claude Gallimard, Jérôme Lindon, etc.) s’inquiéteront dans une pétition de ce précédent juridique abusif, qui, selon eux, « ouvre la porte à l’arbitraire dans la mesure où tout texte, pour peu qu’il soit simplement une traduction, pourra désormais être censuré par le ministre de l’Intérieur ».


