Les chapitres de ce dossier :
- Génération du boom
Les pères fondateurs de la littérature mexicaine sont des arbres ayant trop poussé : leur ombre a longtemps empêché l'émergence de jeunes arbustes. L'appellation Boom est en fait donnée depuis cette rive-ci de l’Atlantique. Elle correspond à la soudaine réception des auteurs sud-américains dans l’immédiat après-guerre par le lectorat occidental enclin à ouvrir les yeux sur un sous-continent que, paradoxalement, par le jeu des réfugiés notamment, la catastrophe européenne des année 1939-1945 avait rendu plus proche. Mais le regard européen avait alors, et aura jusque vers les années quatre-vingts, tendance à consigner la littérature latino-américaine dans un carcan stylistique qui, par un pervers effet de retour (accentué par une émigration massive des auteurs à Paris et en Espagne) devait la clouer à l’arbre du « réalisme magique » qui cachait une forêt de créativité autrement plus diverse. Le Mexique, armé de son passé et de sa mythologie en fut probablement le terrain privilégié.
- La Onda, radicalement contre-culture
- La génération du crack : risque d’internationalisation
- Le regard des gringos : fascination et (parfois) compassion
- Quelques regards chicanos depuis la rive gauche du Rio Grande
- Histoire et société : la Conquête
- Histoire et société : la période révolutionnaire
- Histoire et société : sur les Indiens et autour de luttes du Chiapas
- Histoire et société : Mexicains de l'intérieur et de l'extérieur
Martin Luis Guzman (1887-1976)
Dans « L'ombre du Caudillo », son seul roman traduit en français, la part de fiction, aux dires de l’auteur lui-même, est pourtant la plus importante, non pas pour biaiser avec l’histoire, mais parce que cette épopée est trop extraordinaire pour contenir dans le corset d’un simple récit historien. Il a été maintes fois dit que la veine romanesque de Guzmán était une déclinaison sur papier du muralisme mexicain. Le récit des luttes de faction à l’intérieur du camp villiste est l’occasion de faire défiler une galerie de portraits extrêmement colorés, jusqu’à la caricature. La machine s’emballe, gonfle dans sa propre coquille et n’a plus qu’à se manger pour continuer à vivre : on liquidera le chef de l’aile la plus démocrate, Ignacio Aguirre après lui avoir tendu les pièges adéquats. Sans appel.
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L'Ombre du Caudillo Martin Luis Guzman, Gallimard, 1996 |
0.00 € |
9782070394548
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Ermilio Abreu Gomez (1894-1971)
On est d’emblée frappé par la beauté du style dans lequel Abreu Gómez rend les épisodes dramatiques de cette guerre qui ensanglanta le Yucatan au milieu du XIXe siècle : sobriété, lyrisme, le ton d’un historien visité par la poésie et entrant en sympathie avec les victimes de ces massacres gratuits. C’est la chronique d’une révolte d’Indiens, excédés de voir disparaître leurs fils enrôlés de force dans les armées mexicaines occupées à des guerres qui ne les concernent pas et ne font qu’ajouter aux aliénations qu’ils subissent déjà. Tromblons et machettes contre mitrailleuses et artillerie : le temps joua pour les Blancs et les Indiens vérifièrent qu’une fois de plus leurs dieux ne croyaient plus en l’homme.
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La Conjuration de Xinum Emilio Abreu Gomez, L'Esprit des péninsules, 1998 |
16.77 € |
9782910435431
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José Revueltas (1914-1976)
Le choix du marxisme se fait dès son adolescence et il ne l’abandonnera jamais : quatre séjours en prison, des critiques, l’incompréhension quand à son œuvre, la trahison des siens ne sont pas venus à bout de ses convictions. Deuil humain voit l’affrontement, au sein même du roman, touchant autant les personnages que la pensée et l’écriture de leur créateur, de deux mondes inconciliables : d’une part le mythe, l’histoire de la conquête et la kyrielle de pertes et d’aliénations subies par les paysans indigènes, et d’autre part l’apport d’une pensée et d’une organisation révolutionnaires en perpétuel échec en Amérique latine. La véritable histoire serait dialectique et marxiste pour Revueltas, l’histoire encore connectée aux mythes est une illusion.
Dans un village cerné par les eaux que les habitants tentent de fuir, c’est la crue qui a le dernier mot (et les vautours zopilotes). La crue, c’est à dire le désordre et l’irrationnel. À la réception de ce roman, la critique remarqua justement que tout l’investissement de l’écriture allait vers la peinture des forces telluriques mythologisées tandis que l’idéologie salvatrice et rationnelle était rendue sans puissance poétique.
Le Mitard, écrit lors de la dernière détention en 1969 (Revueltas payait ainsi l’admiration qu’il inspirait aux étudiants révoltés du Mexico de 1968), est un récit d’un seul tenant, d’une écriture génialement métaphorique qui décrit l’hallucinante visite que de femmes soupçonnées de transporter le la drogue font à leurs proches, incarcérés. À son terme, personne n’échappe à la captivité : matons aussi bien que le lecteur que la structure de l’écriture finit par submerger.
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Le Deuil humain José Revueltas, Gallimard, 1987 |
14.94 € |
9782070708970
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Le Mitard José Revueltas, Complexe, 1990 |
8.50 €
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9782870273524
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Rafael Bernal (1915-1972)
Le Complot mongol, traduit par Claude Fell au Serpent à plumes est le seul roman en français du père du polar mexicain, l’histoire d’un gang asiatique de Mexico et d’une jeune fille assassinée : couleurs et saveurs
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Le Complot mongol Rafael Bernal, le Serpent à plumes, 2004 |
15.00 €
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Juan Rulfo (1918-1986)
Ne pas refuser le matériau qui se présente à lui, même s’il est un peu défraîchi par tant et tant de textes roboratifs : il faut se colleter avec l’image d’Épinal. Sa morale et ses croyances le poussent à accepter l’héritage, ce llano désert ; cette misère ; ces vengeances intarissables ; ces révoltes inutiles qui couvrent de cadavres une terre qui ne les distinguera pas des vivants ; cette noirceur des cœurs ; cette haine de l’amour ; ces visages qu’aucun sourire ne traverse jamais, comme si on les avait cloués. D’abord parce qu’il faut bien quelqu’un pour soigner les morts, c’est à dire leur offrir une tribune. Rulfo a collé son oreille au sol, aux pans de murs ruinés, il s’est penché sur ce puits tari, a écouté cette rivière, observé ces éternels nuages, les mêmes depuis toujours, et il a entendu les voix. Il n’a pas plaqué un discours sur le désert, il a écouté le murmure des déterrés ; ensuite parce que llano ou ailleurs, quelle différence ? comme chez Faulkner, Onetti ou Marquez, ce trou brûlé de soleil c’est le monde entier, sans le décor ; enfin, parce que l’écrivain a compris que plus la matière est maigre, plus il aura à empoigner cette maigreur, et plus elle lui sera un tremplin pour résoudre des questions de style, des problèmes de narration, pour inventer, réinventer ces voix auxquelles il importe, c’est une question de vie et de mort, de donner une sépulture luxueuse, achevée, définitive.
La classique question « qui parle, et d’où ? » qui prétend juger de la sincérité d’une voix est ici sans fondement. Rulfo a génialement fait le tour de la position des narrateurs. La narration atteint un naturel qui la rend irréfutable, en même temps qu’elle crée une tension agrippant le lecteur à un chaos temporel qui ne le libère qu’à la chute, c’est souvent plutôt d’un silence, d’une extinction qu’il s’agit. « Les fantômes de Pedro Páramo sont indéfectiblement condamnés à leur récit et à leurs souvenirs. La relation des fantômes à leur récit, l'actualisation du dire figurent le principe d’une écriture qui a pour dévotion la souveraineté des récits par rapport aux sujets » (Cl. Cymerman & Cl. Fell, La Littérature hispano-américaine, Nathan 1997).
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Pedro Paramo Juan Rulfo, Gallimard, 1979 |
6.50 €
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On l'a lu d'abord comme un roman «rural» et «paysan», voire comme un exemple de la meilleure littérature «indigéniste». Dans les années soixante et soixante-dix, il est devenu un grand roman «mexicain», puis «latino-américain». Aujourd'hui, on dit que Pedro Páramo est, tout simplement, l'une des plus grandes oeuvres du XXe siècle, un classique contemporain que la critique compare souvent au Château de Kafka et au Bruit et la fureur de Faulkner.
Et pour cause : personne ne sort indemne de la lecture de Pedro Páramo. Tout comme Kafka et Faulkner, Rulfo a su mettre en scène une histoire fascinante, sans âge et d'une beauté rare : la quête du père qui mène Juan Preciado à Cómala et à la rencontre de son destin, un voyage vertigineux raconté par un choeur de personnages insolites qui nous donnent à entendre la voix profonde du Mexique, au-delà des frontières entre la mémoire et l'oubli, le passé et le présent, les morts et les vivants.
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9782070285983
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Juan José Arreola (né en 1918)
De forme brève, très brève, faisant appel aux ressorts du surréalisme, du récit populaire, de la mythologie pré-hispanique, c’est un genre que l’on pourrait faire remonter aux Métamorphoses d’Ovide : l’hybridation est la règle, l’instabilité des formes du vivant oblige l’écrivain (le zoologue ?) à recommencer sans cesse sa description, et il n’est pas en la matière d'impressionnisme qui permettrait de saisir l’instant : la zoologie est une science, que diable !
C’en est un maître. Dans une prose parfaite, sphérique, concentrée comme une goutte de mercure, il opère en miniaturiste une description de ces hybrides avec une précision lexicale digne d’un Jean-Henri Fabre. Quelque chose de son humour nous fera penser à un Vialatte ou à un Ponge : « Le grand rhinocéros charge comme un bélier des armées antiques, furieux et aveuglé, dans un élan sans frein de philosophie positiviste. Il manque toujours son but mais ne cesse jamais d’être satisfait de sa force. Il ouvre ensuite les soupapes de sécurité et souffle à toute vapeur. Captif, le rhinocéros n’est plus qu’une bête mélancolique et rouillée. Son corps aux pièces multiples a été assemblé dans les gouffres de la préhistoire, avec des morceaux de cuir repoussé, sous la pression des niveaux géologiques. L’absurdité de ce ballon de fiction ne se révèle finalement que lorsque le créateur (l’affabulateur ?) prend son épingle et… Psssccchhhttt ! la dépouille de couleur choit comme une feuille de figuier après le premier gel.
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Le Fablier Juan José Arreola, Patiño, 1994 |
17.00 € |
9782882130198
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Bestiaire, suivi de Palindrome Juan José Arreola, Patiño, 1995 |
18.00 € |
9782882130211
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Jorge Ibargüengoitía (1928-1983)
Ces Conspirateurs sont les premiers insurgés qui menèrent une révolution nationale en Nouvelle-Espagne. Premier échec, sanglant. Sous la houlette d’un prêtre ambitieux et infatigable, pour la première fois furent soulevées les populations indigènes. Ibargüengoitia plutôt que de tomber dans la ennième célébration du mythe national, préfère montrer l’absence de maturité, le flou politique, l’abandon des deux camps — partageant tous deux un solide mépris de la vie des nativos — à un hasard dont l’auteur fait le seul moteur de l’histoire.
Ou bien, comme dans Ces ruines que tu vois, c’est le Mexique contemporain qui est planté, une petite ville de province, imaginaire mais tellement vraie : poussière, conformisme, ragots. Le narrateur est un jeune universitaire qui mène tambour battant une relation adultérine avec l’étrange, sensuelle et fantasque femme de l’un ce ses collègues. Tout le comique est dans le décalage entre la morale affichée par les hommes, le souci de respecter les formes convenues, leurs désirs secrets qui les portent vers des femmes fantasmées, tandis que ces femmes, elles, sont prêtes à les incarner sans aucun préjugé, avec une liberté qui manque à leurs adorateurs. L’ambiance rappelle certains romans de Vargas Llosa, La Tante Julia par exemple.
Ibargüengoitia trouva la mort dans l’avion qui rata son décollage de Madrid en 1983, en compagnie du Péruvien Manuel Scorza, de Marta Traba, de Angel Rama et d’autres écrivains revenant d’une recontre d’auteurs de langue espagnole.
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Deux crimes Jorge Ibagüengoitia, Gallimard, 1993 |
14.03 € |
9782070733279
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Ces ruines que tu vois Jorge Ibargüengoitia, Phébus, 2001 |
18.14 € |
9782859407087
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Carlos Fuentes (né en 1928)
... comme le montre son tardif désir de faire retour sur son œuvre de fiction et de pallier son apparent disparate par un titre global, L’Âge du temps. Le titan se fait son propre bibliographe et répertorie, classe, distingue, s’apercevant parfois de manques qu’il s’attelle ensuite à combler ; il annonce des titres qu’il publie ou publiera plus tard, pariant sur une longévité que nous lui souhaitons aussi. Titre générique finalement non usurpé puisque le dénominateur commun de cet ensemble protéiforme est au bout du compte une réflexion sur le temps, appliqué aux champs de la culture, du mythe, du progrès (ou bien son contraire) de l’humanité.
Mais comme pour tout grand artiste, l’histoire n’est pas une science. Elle est investie par l’irrationnel, par le hasard, par le mythe en ce qu’il a d’aléatoire et d’inconstant. Cette force qui habite tout être humain entre en conflit avec l’histoire, humaine elle aussi, mais en tant qu’elle est une moyenne, une résultante tandis que l’individu n’est qu’extrêmes. Au fond, on pourrait dire qu’elle est immobile, ou au mieux cyclique, parce que rien ne change, tout se reproduit, tout est déjà là. L’homme au contraire est vectoriel, agité par le mouvement brownien de ses passions et de ses rêves, qui le projette, sans obéir à aucune loi autre que celle de ses désirs, du bien au mal, deux entités réversibles selon le contexte.
Elena Garro (1920-1998)
Augusto Monterroso
Car, rappelle-t-il, par rapport au conte, la fable veut tracer à son lecteur la voie d’une implication de la fiction dans la réalité dont elle est issue en tant que caricature. Comme toujours, la création est anthropomorphe, les animaux, les plantes pensent dans nos langues, ont des comportements qui semblent les rattacher à une logique humaine. C’est pour mieux vous tromper, mon enfant ! Car la langue de Monterroso, lisse comme un acier chromé, reflète bien le monde mais le gauchit insensiblement et finit par nous faire prendre les vessies pour des lanternes. On contourne la logique pour la regarder de dos, et, de dos, elle a perdu sa superbe : Quoi, c’est là-dessus qu’on construit tout l’édifice social de notre humanité ? Tiens, Baudruche, attrape ce clou !
Et sur la dépouille, il nous propose de réinventer une vie plus adéquate à la fonction imaginante ; au passage, il réhabilite la science et la culture des anciens peuples amérindiens qui, eux, n’avaient pas besoin de littérature pour la faire marcher. Sous les clins d’œil se devine un pessimisme discret sur les chances qu’a la littérature de modifier l’humanité : le progrès passe, l’homme reste.
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Fables à l'usage des brebis galeuses Augusto Monterroso, A. Dimanche, 1995 |
17.53 € |
9782869160781
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