Roger Grenier, un homme au palais des livres


Dans sa dernière carte de vœux, la librairie Ombres blanches reproduisait la nouvelle « Pour être aimé », tirée du recueil Le palais des livres. La nouvelle était accompagnée d'une postface de Christian Thorel, reproduite ci-dessous.

Ce livre peut être demandé à l'accueil littérature de la librairie Ombres blanches. Il vous sera gracieusement offert, dans la limite des exemplaires restants.

Il existe mille et une manières de quitter le monde. Roger Grenier le fit peut-être sur la pointe des pieds, tranquillement, après avoir fermé la porte d’un bureau qu’il occupait encore quelques semaines avant sa disparition. C’était l’automne dernier, celui de ses 98 ans.

Il existe mille et une manières de venir au monde. L’une d’entre elles est de laisser le monde venir à soi. Les livres, de ce point de vue, sont un excellent mode de déplacement. Roger Grenier a été un agent particulièrement attentif de cette circulation, où imagination et mémoire voisinent dans le territoire des écritures. On imagine combien sa présence active, pendant un demi-siècle chez Gallimard, aura marqué la maison et avant tout ses auteurs, dont on sait pour tant d’entre eux la reconnaissance à ce premier lecteur qu’était Roger Grenier.

Si j’ouvre mes vieux albums, les compagnons, la plupart disparus, me regardent. C’est un plaisir un peu triste et puis, d’autres jours, un fac-à-face avec le néant. Devant ces photos d’autrefois,j’ai l’impression que le présent est un pays étranger.

Demandant de pouvoir reproduire ici, dans ce livre, un de ses derniers textes, les éditions Gallimard nous en ont amicalement octroyé le droit, et ont accompagné leur courrier de trois images. De l’homme, dont la discrétion et la modestie restent légendaires, nous en connaissions peu. La première des trois est piquée, évidemment chargée d’histoire. Le sourire de Roger Grenier est celui d’un homme au sein d’un groupe, le regard éclairé par la fraternité sous les cercles en écaille, le cheveu en bataille, affectueusement insouciant. On trouve un bras à sa gauche, distinct derrière le velours de la veste, à droite une main, floue, sur un bureau sans doute commun. C’est un temps de jeunesse, qu’on imagine « au journal », c’est le visage d’un homme en devenir, au travail pour le quotidien Combat. Roger Grenier a fait sa guerre, deux ans de mobilisation dans le nord de l’Afrique, à marche forcée dans le désert. Plus tard, c’est la Résistance, une condamnation à mort et une exécution à laquelle il échappe par miracle, et enfin la Libération. Comme pour celles et ceux nés dans les mois d’après la « Grande guerre », l’histoire a exercé sa contrainte, douloureuse souvent, tragique aussi. Au milieu de trop de disparitions, il convient de se tracer un chemin. Une rencontre hasardeuse avec Albert Camus s’ouvre sur le journalisme et les débuts en écriture, le philosophe accueille le premier livre de Roger Grenier en 1949 dans sa collection Espoir chez Gallimard, celle où on trouvera désormais tous les livres de Simone Weil. Espoir d’un côté, Combat de l’autre, on imagine combien l’univers est en expansion après les années noires. À Combat, j’entrais non dans un journal, mais dans un monde où j’allais tout apprendre, dira-t-il plus tard. Un monde en effet, ce quotidien issu de la clandestinité, où on trouve non seulement Albert Camus, Pierre Herbart, Maurice Nadeau, mais aussi Pascal Pia, fondateur du journal qui n’hésitait pas àdire : Nous allons tenter de faire un journal raisonnable. comme le monde est absurde, il va échouer. C’est, entre Camus et Pia, dans cet univers de doutes, qu’évoluera Roger Grenier, y faisant ses premiers pas professionnels. Admiratif et reconnaissant, il consacrera plusieurs livres à ces compagnons de route. Après la publication en 1987 de l’essai Albert Camus, soleil et ombre, qui lui vaut une belle notoriété, il s’attaque à Pia, un homme secret à l’héritage plus complexe, ayant revendiqué très tôt le « droit à disparaître ». Ni soleil ni ombre. Il avait interdit que l’on parlât de lui après sa mort, écrit-il en guise d’introduction au portrait écrit dans Pascal Pia ou le droit au néant (1989). 

De ce magistère, Roger Grenier tirera des enseignements moins radicaux, moins austères, mais le goût probable d’un certain retrait, d’une distance à l’égard des éclairages trop violents. Si le journalisme reste une manière d’être, les choix d’écritures vont évoluer. À partirde 1950, les livres, romans, nouvelles, se succèdent dans la collection Blanche chez Gallimard, jusqu’à ouvrir, après Combat et France-Soir, les portes de la maison d’édition, que Roger Grenier intègre comme collaborateur, puis membre du fameux comité de lecture à partir de 1971. Entre 1965 et 1975, vont paraître trois des romans marquants de l’écrivain : Le Palais d’hiver (1965), Ciné-roman (1972) et Le Miroir des eaux (1975). 

C’est dans ce même temps de mutation des publics et de la lecture, un temps plus politique, moins exposé aux guerres et plus aux débats d’idées, que l’édition change. La maison Gallimard fait aussi sa mue, et intègre de nombreux et nouveaux collaborateurs, dans les domaines des idées et des savoirs notamment avec François Erval, Pierre Nora ou Jean-Bertrand Pontalis. Ce dernier partagera bien des choses avec Roger Grenier, et l’on eût aimé les écouter partager leurs lecturesau sein du comité de lecture, que Pontalis rejoint en 1979. La seconde photo semble dater des années soixante. La pose plus sage, le sourire moins espiègle, évoquent-ils le sérieux de la mission parmi les livres ? Les lunettes, restant un élément indispensable au visage, sont-elles un souvenir du commerce maternel à Pau ? Roger Grenier partagera souvenirs et plaisirs de lectures dans bien des livres, mais particulièrement dans la collection L’un et l’autre où l’ami J.-B. Pontalis l’accueille. Sous le bleu de cobalt des couvertures de son domaine, le psychanalyste publiera Roger Grenier  cinq fois. Après le salut à Pascal Pia, ce seront les dettes aux modèles littéraires, Francis Scott Fitzgerald et surtout Anton Tchekhov. Plus tard, avant que la collection ne s’éteigne avec son directeur en 2014, nous aurons pu lire de Roger Grenier ses évocations d’images et de sons, à travers un livre de souvenirs radiophoniques et un second sur la photographie. Nous revoilà rendus aux images. La troisième est venue se poser en médaillon sur la couverture de ce livre. Quant aux autres, elles appartiennent à toutes celles et tous ceux qui ont croisé cette longue vie dans les « palais des livres ». Ces images sont immatérielles, elles sont à l’état de souvenirs, enfouis dans des milliers de mémoires d’écrivains, de poètes, de journalistes, d’étudiants et de professeurs, de lecteurs, de libraires. À Toulouse, Roger Grenier pouvait trouver refuge à Ombres blanches, où il ne manqua pas de venir soutenir des écrivains qu’il aimait. Ce pouvait être Albert Camus, Romain Gary, ou Marie Didier. La littérature était toujours vivante. Elle le reste, comme en témoigne cette « nouvelle » tirée du Palais des livres, que Gallimard publia en 2011. C’est Être aimé que nous vous offrons en guise de carte de vœux pour l’année qui vient.

 Christian Thorel.